Quand je dis, dans les milieux professionnels, académiques ou intimes, à des amis et collègues que je suis un ultra, des sourcils se haussent. On me considère – en vrac – comme un alcoolique notoire, un supporter violent, un néo-nazi, un raciste et un toxicomane. Globalement, les ultras font l’objet d’un fantasme collectif : ils sont bêtes et méchants, violents et irrespectueux, ces lumpenprolétaires vandalisent et agressent tous ceux qu’ils voient. Jamais ne m’a-t-on parlé des services que nous rendons à la société, de l’argent que nous rapportons aux commerçants, des manifestations que nous organisons, de l’animation que nous nous tuons à créer dans les tribunes et aux abords du stade. Soyons honnête, si le citoyen lambda ne nous estime pas, s’il nous prend pour des hooligans et s’il nous craint, ce n’est pas de sa faute. Les médias sont responsables de la mauvaise image qui nous colle à la peau, laquelle est déjà marquée de nombreux stigmates. Retour sur un mouvement d’utilité publique mal compris et réprimé.

Un ultra, c’est quoi ?

Le mouvement ultra naît dans les années 1960, en Italie, grâce à des petits groupes de fervents supporters s’organisant en associations à but non-lucratif (fans club). Ces groupes, indépendants des clubs, conduisent des évènements dans les tribunes (chants, tifos, chorégraphies) et organisent des déplacements pour soutenir leur club à l’extérieur. Rapidement, le mouvement s’essaime en Europe et des groupes de supporters fanatiques apparaissent dans tous les stades du Vieux Continent. Structurés, les ultras sont à distinguer des hooligans, bien que les uns et les autres ne soient pas antinomiques. L’ultra, contrairement au hooligan, n’érige pas la violence en objectif premier. Même si celle-ci peut constituer un moyen, elle n’est, en fait, jamais une fin pour l’ultra. Les hooligans, originaires d’Angleterre, ont la violence pour mode d’action principal et y sont presque plus attachés qu’à leur club, là où les ultras ne l’acceptent qu’en dernier recours ou comme élément de contexte. Outre le mode d’action, la mentalité et l’origine, la principale distinction entre les ultras et les hooligans se situe dans leur structure. Les hooligans se constituent en petits groupes épars, désorganisés, non-officiels et mal définis. Les ultras, eux, sont organisés en groupes officiels, structurés et en relation avec leur club. Supposés défendre les intérêts des supporters, les ultras sont, en quelque sorte, des syndicats de supporters, prêts à avoir recours à des méthodes illicites – affichage sauvage, vandalisme, manifestations non-déclarées, etc. – pour avoir gain de cause.

Néanmoins, considérer les ultras dans leur rapport au sport et au club serait une erreur. Les ultras ne sont pas seulement des supporters poussant la logique du fanatisme à l’extrême et regroupés pour être plus forts. Nous ne défendons pas seulement notre club et nos supporters, nous défendons aussi notre ville, notre région et notre liberté collective. Cette dimension, souvent oubliée des définitions officielles, est essentielle pour comprendre l’esprit ultra.

Être attaché à sa région

Commençons par un des éléments les plus symptomatiques de l’esprit ultra : l’attachement à sa région ou sa ville. Comme en témoigne l’hymne du FC Sion (CH) ci-dessous, il n’est pas seulement question de football.

Le ciel est si bleu, au dessus de la plaine

Au pied des collines, coule le Rhône

Le soleil brille, sur les montagnes

Terre d’amitié, c’est notre vallée

Une équipe, un peuple, une passion

C’est notre fierté

Une équipe, un peuple, une passion

Le FC Sion 

 

Rouge et blanc, nous sommes les Valaisans

FC Sion, Allez, Allez

Rouge et blanc nous sommes les Valaisans 

Bien que, j’en conviens, cette composition ne soit pas uniquement réservée aux ultras, ce sont eux qui la chantent avec le plus de ferveur. Défendre l’identité régionale, les couleurs de son pays natal, c’est faire preuve de solidarité avec tous ses corégionaux. Les ultras ne soutiennent pas que leur club, ils soutiennent leurs artisans, leurs commerçants, leurs travailleurs et, à vrai dire, tous les habitants de leur région, indépendamment de leur sexe, de leur couleur ou de leur poids. Cela implique, certes, de participer à des confrontations parfois violentes avec les supporters d’autres clubs – à qui on ne peut jeter la pierre, ils défendent eux aussi leur ville – mais pas sans un certain code d’honneur. On n’attaque pas de “civil”, c’est-à-dire de non-ultra, on n’utilise pas d’armes pour se battre. A mon sens, cela ressemble à une rivalité saine entre régions, qui stimule la solidarité et l’unité. Croyez-moi, il n’y a pas plus efficace qu’un ultra pour combattre l’impérialisme et les multinationales, nous consommons local, produisons en circuit-court à base de bouche-à-oreille et d’échanges de bon procédés. Quand les bobos achètent leurs livres sur Amazon, nous nous les procurons en librairie, quand ils mangent au McDonald’s ou commandent un bol de quinoa via UberEats, nous buvons de la vinasse locale, dans un bistrot local. Cette idée est très présente chez les ultras, les chants Aux armes des Marseillais, l’Hymne à la Beaujoire nantais et Les Corons, chanté par le FC Lens en sont de bons exemples. Pour notre part, nous avons mis sur pied, lors de la première vague de l’épidémie, un service d’aide aux personnes âgées, plus rapidement et plus efficacement que l’État (et gratuitement) pour faire des courses, donner du soutien scolaire, etc.

Ces tifosi du FC Bâle (CH) et du Stade de Reims qui expriment la passion et l’amour pour sa ville en sont de bons exemples aussi :

Combattre pour la liberté

On pourrait penser, au vu de ce qui a déjà été dit, que les ultras sont attachés aux thématiques identitaires. Si cela n’est pas complètement faux, il convient de considérer le principal combat des ultras : la liberté collective. Là où certains libertaires proposent un discours qui porte une logique individualiste, les ultras défendent la liberté de tous. Assurément anti-autoritaire, l’ultra lutte, toujours, non pas pour les droits de chacun, mais pour les droits de tous. Ne vous y trompez pas, c’est essentiellement pour nos intérêts que nous défendons la liberté d’expression, le droit à la vie privée, le droit d’accéder aux stades dans un tarif raisonnable pour que le football reste un sport populaire. Toutefois, les actions directes menées par les ultras pour préserver leur liberté collective sont profitables à l’ensemble de la population. N’oublions pas non plus que les ultras, bien loin d’être les violents abrutis pour lesquels les autorités veulent les faire passer, ont une conscience politique. Ainsi, la bannière de l’opposition à l’autorité gouvernementale est portée, en premier lieu, par les groupes ultras qui mènent une guerre continue à l’État et à la police. De toutes les grèves que j’ai soutenues, de toutes les manifestations auxquelles j’ai participé, jamais je n’ai vu dans les yeux d’un flic anti-émeute autant d’effroi et de fragilité que lors d’une confrontation avec des supporters.

Pour en attester, puisque mon simple témoignage ne peut pas être érigé en loi générale, voici une magnifique vidéo illustrant mon propos.

https://www.youtube.com/watch?v=-OlSOhkUZYY

Chant et pyrotechnie des Helala Boys, supporters du Kénitra AC (MAR)

La logique anti-système des ultras, bien qu’elle puisse être, à certains égards, légèrement identitaire, est un rempart contre l’autoritarisme et la répression. Elle est aussi, à vrai dire, une ode à la liberté et aux droits fondamentaux. En Italie, un chant basé sur la célèbre chanson L’Italiano de Toto Cutugno existe, il est repris par les ultras de Neuchâtel Xamax FCS (CH) comme suit :

Lasciatemi cantare // Laissez-moi chanter

Contro la repressione // Contre la répression

Lasciatemi cantare // Laissez-moi chanter

Allez Xamax Allez // Allez Xamax Allez 

Là encore, la passion pour son club et pour sa région rejoint un fervent combat contre les autorités. Plus encore, les ultras, dans l’optique de défendre l’autonomie des clubs et leurs droits fondamentaux, luttent entre autres contre la cotation en bourse des clubs et pour une redistribution plus équitable des droits TV. Attaché à la liberté, l’ultra est avant tout un insurgé, un insoumis.

Comment expliquer que les South Winners de Marseille aient parmi leurs symboles un portrait du Che ? Comment expliquer que les supporters de Neuchâtel Xamax (CH) fassent flotter des drapeaux à l’effigie du Che Guevara et du Sous-commandant Marcos ?  Comment expliquer le tifo des ultras de Tenerife (ESP) sur lequel figure Pancho Villa ? Le mouvement ultra serait-il d’obédience marxiste ?

Pas vraiment, en fait. Le mouvement ultra est plutôt apolitique et ce pour deux raisons. D’une part, la majorité des ultras n’est pas encartée dans une idéologie ou affiliée à un parti. D’autre part, les groupes d’ultras sont hétérogènes et les tendances politiques étant nombreuses, aucune ne prend le dessus. Dans mon groupe par exemple, quelques néo-nazis assumés côtoient une minorité de militants d’extrême gauche, la majorité du groupe n’étant pas politisée et les tendances radicales se compensant, on peut assurément estimer que le groupe est apolitique. Hormis quelques exceptions, avec des groupes de supporters très politisés, il est globalement reconnu que le mouvement ultra ne relève d’aucune idéologie particulière. Les figures révolutionnaires du Che ou des zapatistes (tout comme Sankara, d’ailleurs) ont pourtant la cote dans les kops, mais jamais vous n’observerez des drapeaux ou des tifos à l’effigie de Marx, Engels et autres théoriciens révolutionnaires. Les figures révolutionnaires, peu importe leur idéologie, sont des symboles de liberté, d’insoumission, de révolte contre le système, et, surtout, la quintessence de l’action par le fait.

Lorsque les théoriciens révolutionnaires écrivent, les guérilleros agissent. La figure d’un homme du peuple qui prend les armes pour se rebeller contre les autorités plaît aux ultras. C’est la figure de l”insurgé, du contestataire, du rebelle qui est mise en valeur par les ultras et non celle du marxiste, du socialiste. Révélatrices, donc, d’une tendance révolutionnaire chez les ultras, ces allégories de l’homme-guerrier anti-système parsèment les tribunes.

Les ultras sont, en somme, les plus âpres opposants à la globalisation, à l’aliénation par le travail et à l’autoritarisme. Ils sont les meilleurs alliés de la Révolution, par leur profil (les groupes d’ultras sont majoritairement composés de jeunes hommes, souvent en bonne condition physique), par leur structure, par leurs luttes et par leur mode d’action. Organisés comme des syndicats au service de leur ville et de sa population, les ultras sont aussi et surtout les garants d’une politique populiste, dans le bon sens du terme.

Ce sont à ceux qui nous jugent, à ceux qui nous diffament, à ceux qui nous méprisent, à ceux qui nous gazent et nous matraquent que s’adressent ces derniers mots. Il n’y a, au monde, nul autre mouvement aussi solidaire et fédérateur que celui des ultras. Nous vous défendons face aux étrangers, face à la police et continuerons à le faire. Nous ne sommes pas des écervelés, nous sommes des passionnés. Nous ne sommes pas des terroristes, nous sommes des révoltés. A défaut de nous rejoindre, camarades, soutenez-nous. Soutenez les ultras qui, au quotidien, s’unissent pour les droits de la collectivité, pour la justice populaire.

No profit. Libertà per gli ultras. Supporters, pas criminels.

Auteur/Autrice

À propos de l’auteur

Tu seras sans doute surpris, d'apprendre qu'un employé, chez toi vit moins longtemps, qu'un papillon blessé..
Ce désert s'ra jamais, aussi aride au fond, que tes yeux de requin, et ton coeur de patron

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